HOLDRS Research, analyse macro

L'ère de l'investissement passif touche-t-elle à sa fin ?

Analyse macro 2026

Par HOLDRS Research11 minutes de lecture
Lire le monde sur dix ans, pas sur dix minutes.

Information éducative. Pas un conseil en investissement au sens de la directive européenne MIF2. Les données indiquent. La décision vous appartient.


Si vous pensez que pour gagner de l'argent en bourse il vous suffit uniquement d'investir tous les mois le même montant sur un fonds type S&P 500 (les 500 plus grosses entreprises américaines) ou MSCI World (un panier qui regroupe environ 1 500 actions des pays développés), cet article est fait pour vous.

Depuis plusieurs années, et surtout depuis 2020, on a vu une vague massive de personnes s'intéresser aux finances personnelles. C'est une très bonne chose.

Mais le discours dominant, repris par la majorité et surtout par ceux qui en ont décidé qu'ils étaient désormais des experts ayant tout compris à l'investissement, donc autant se lancer comme créateurs de contenu finance, c'est ceci : il suffit d'investir tous les mois sur le même indice. Dans plus de 90 % des cas, tout va bien se passer.

Une partie de ce discours est juste. Une autre partie est dangereusement incomplète. Et la partie incomplète, c'est celle dont on parle le moins.

Cet article n'est pas une charge contre l'investissement passif. C'est une relativisation honnêtede ses limites, à un moment précis de l'histoire monétaire où ces limites deviennent visibles.

Section 1

L'argument SPIVA et ses cinq angles morts

SPIVAest le rapport biannuel de S&P Dow Jones Indices, publié depuis 2002, qui compare la performance des fonds actifs aux indices de référence. Verdict 2025 : 91 % des fonds actifs sous-performent sur 20 ans. Le chiffre est vrai. Mais il souffre de cinq angles morts méthodologiques que personne ne discute : confusion moyenne/individu, agrégation des copieurs déguisés, fenêtre monétaire anormale, biais d'indice américain, et oubli de la dimension régime macro.

Quand quelqu'un défend l'investissement passif, il sort presque toujours le même argument. Il s'appelle SPIVA. C'est un rapport publié deux fois par an par S&P Dow Jones Indices, le créateur du S&P 500, depuis 2002. Il compare deux camps. D'un côté, les fonds actifs : un gérant humain choisit lui-même les actions, espérant battre le marché. De l'autre, les fonds passifs : ils se contentent de copier un indice, sans intervention humaine.

Le résultat, vous l'avez déjà entendu :

  • En 2024, 65 % des fonds actifs grand-public américains ont sous-performé le S&P 500.
  • Au premier semestre 2025, 54 %.
  • Sur 10 ans, 84 %.
  • Sur 15 ans, 89 %.
  • Sur 20 ans (au 30 juin 2025), 91 %.

Ces chiffres viennent du rapport officiel SPIVA. Ils sont rigoureux et corrigent même le biais de survie (les fonds liquidés en cours de période sont comptés comme des sous-performeurs, pas oubliés).

Je ne nie pas SPIVA. Les chiffres sont vrais.Mais entre « la moyenne des fonds actifs sous-performe » et « l'investissement passif est universellement supérieur, partout, pour tout le monde, à toutes les époques », il y a un saut logique massif. Voici cinq raisons précises de ne pas accepter cette extrapolation.

Angle mort numéro 1 : Sharpe ne dit pas ce qu'on lui fait dire

L'argument mathématique de l'investissement passif vient d'un papier de William Sharpe, prix Nobel d'économie, publié en 1991 dans le Financial Analysts Journal. Tout le monde le cite, presque personne ne le lit en entier.

Sharpe démontre, avec un raisonnement simple, que la moyenne des fonds actifs ne peut pas battre la moyennedes fonds passifs après frais. La logique est presque évidente : à chaque instant, le marché entier est la somme des deux camps. L'un est forcément le miroir de l'autre, à la différence des frais près.

Mais voilà ce que Sharpe écrit à la dernière page de son article :

« It is perfectly possible for someactive managers to beat their passive brethren, even after costs. Such managers must, of course, manage a minority share of the actively managed dollars within the market in question. »

Traduit : il est tout à fait possible que certainsgérants actifs battent leurs équivalents passifs, même après frais. Il ne dit pas « personne ne peut ». Il dit « la moyenne ne peut pas ». Ce sont deux affirmations radicalement différentes.

Si on vous dit que les Français mesurent en moyenne 1,72 m, vous ne concluez pas que tous les Français mesurent 1,72 m. Pour Sharpe, c'est pareil. Confondre la moyenne avec le destin individuel, c'est une erreur de raisonnement, pas une vérité statistique.

Et Sharpe ajoute, dans le même article : « 'Peer group' comparisons are dangerous ». SPIVA est exactement une comparaison de groupe à parts égales. Sharpe lui-même, le théoricien fondateur de l'investissement passif, dit qu'elle ne devrait pas servir à choisir.

Angle mort numéro 2 : SPIVA mélange vrais actifs et copieurs déguisés

En 2009, deux chercheurs américains, Cremers et Petajisto, ont publié dans la Review of Financial Studies un papier qui a changé la vision académique du sujet. Ils ont créé un indicateur très simple : l'Active Share.

L'Active Share, c'est le pourcentage du portefeuille d'un fonds qui diffère réellement de l'indice de référence. Si un fonds achète 80 % les mêmes actions que le S&P 500 avec les mêmes pondérations, son Active Share est de 20 %.

Selon Cremers et Petajisto, on considère qu'un fonds est vraiment actif au-delà de 60 % d'Active Share. En-deçà, c'est un closet indexer: un fonds qui copie en cachette l'indice tout en facturant des frais d'actif. C'est l'équivalent financier d'un restaurant qui vend des plats surgelés faits maison.

Voici le résultat de leur étude : les fonds avec un Active Share supérieur à 80 % ont battu leur indice de 1,13 point de pourcentage par an en moyenne, sur 1990-2003. Les fonds entre 60 % et 80 % ont battu de 0,07 point. En-dessous, ils ont perdu.

Sur les 20 dernières années aux États-Unis, seulement 30 % des fonds actifs avaient un Active Share supérieur à 60 %. Les 70 % restants étaient des copieurs déguisés. SPIVA les mélange tous, c'est ça qui fait baisser drastiquement la moyenne. C'est un peu comme dire que la voiture électrique est mauvaise en regroupant Tesla, Toyota Prius et des trottinettes électriques dans la même catégorie.

John Bogle lui-même, l'inventeur du fonds indiciel chez Vanguard, a constamment averti depuis 2017 que les copieurs déguisés étaient un fléau du secteur. Lui aussi considérait qu'à partir de 50 % de chevauchement avec l'indice, ce n'était plus un fonds vraiment actif. Le résultat ? Sa propre société, Vanguard, propose à la fois des fonds passifs vrais et des fonds actifs sélectifs.

Angle mort numéro 3 : la fenêtre monétaire SPIVA est anormale

SPIVA a commencé à mesurer en 2002. La fenêtre la plus longue actuellement couvre 2005 à 2024 (20 ans). Mais SPIVA publie aussi des fenêtres roulantes plus courtes : 1, 5, 10, 15, 20 ans. Donc en pratique, les pires fenêtres couvrent grosso modo la période 2002-2024.

Cette fenêtre n'est pas neutre. C'est la période monétaire la plus anormale depuis la création de la Réserve fédérale en 1913.

Souvenez-vous des chiffres : pic Volcker à 16,4 % en 1981. Bas historique à 0,08 % en 2021. L'investissement passif a brillé pendant les 20 dernières années en grande partie parce que les taux ont baissé pendant 35 ans d'affilée, soutenant les valorisations actions et obligations en même temps.

C'est exactement la fenêtre dans laquelle un fonds qui suit aveuglément l'indice est récompensé, parce que le vent est toujours dans le dos. Si vous prenez la même grille sur 1965-1982 (stagflation), la conclusion s'inverse complètement : sur cette période, les fonds actifs sélectionnant or, énergie et value ont massivement surperformé les fonds passifs.

Taux directeur americain, 1914-2025

NY Fed Discount Rate (1914-1954) puis Fed Funds Effective Rate (1954-2025). La fenetre SPIVA (zone ambree) couvre 2002-2024, soit la periode monetaire la plus anormale depuis la creation de la Reserve federale.

Source : NY Fed Discount Rate (1914-1954) puis Federal Funds Effective Rate (1954-2025), moyennes annuelles, agrégation HOLDRS Research. HOLDRS Research, mai 2026.

Angle mort numéro 4 : SPIVA mesure les fonds américains sur le marché américain

SPIVA US compare des fonds américains à des indices américains. Les fonds américains large-cap actifs sous-performent un indice américain hautement concentré sur les Magnificent 7 (un terme inventé en 2023 par l'analyste Michael Hartnett, désignant Apple, Microsoft, Nvidia, Amazon, Alphabet, Meta et Tesla, devenues les sept plus grosses capitalisations US par leur poids dans le S&P 500).

C'est circulaire. C'est comme dire que vendre des baguettes est rentable à Paris en regardant uniquement les boulangers parisiens. Ça ne dit rien sur Lille, ou sur 1995, ou sur les vendeurs de couscous.

Sur la même fenêtre 2005-2024 mais en regardant les fonds Small-Cap Value, Small-Cap, Mid-Cap et Large-Cap Value, voici les chiffres SPIVA officiels au 30 juin 2025 :

Catégorie de fonds actifs (USA, 20 ans)% qui ont surperformé l'indice
Small-Cap Value96 %
Small-Cap78 %
Mid-Cap75 %
Large-Cap Value84 %
Large-Cap (toutes)46 %

Vous voyez le saut ? Quand on sort du gros nuage Large-Cap, la majorité des fonds actifs battentleur indice sur 20 ans. Le verdict SPIVA n'est pas un verdict universel sur l'activité humaine. C'est un verdict spécifique sur un sous-segment particulier.

Howard Marks, fondateur d'Oaktree Capital (l'un des plus grands fonds spécialisés en dette difficile au monde), l'a écrit avec ses mots dans un mémo célèbre de novembre 2022 intitulé What Really Matters?: la sélection de titres reste possible dans les marchés moins suivis, moins efficients, moins indexés. L'investissement passif fonctionne bien là où le marché est très efficient. Il fonctionne mal là où il ne l'est pas.

Angle mort numéro 5 : l'investissement passif a déformé le marché lui-même

Voici le point que presque personne ne discute. Quand vous achetez un fonds indiciel sur le S&P 500, vous n'achetez pas le S&P 500. Vous donnez votre argent à un grand teneur de fonds, qui va l'envoyer mécaniquement, en proportion exacte de leur poids, dans toutes les actions de l'indice. Apple en premier. Microsoft. Nvidia. Sans discrimination, sans avis sur la qualité de l'entreprise, sans valorisation.

Quand ces flux passifs sont devenus dominants, ils ont commencé à faire monter les actions les plus pondérées indépendamment de leurs fondamentaux. Si dix nouveaux euros passifs entrent dans le S&P 500, presque sept iront mécaniquement vers les Magnificent 7, parce qu'ils représentent environ 34 % de l'indice (au 4 avril 2026, selon Russell Investments).

Une étude publiée en mai 2024 par Alex Chinco (City University of New York) et Marco Sammon (Harvard Business School) dans le Journal of Financial Economics a établi un chiffre que peu de gens connaissent. Quand on regarde la part des actions américaines détenue par des fonds véritablement passifs, on tombe sur 33,5 % en 2021, et non sur les 16 % généralement cités. Le double.

C'est exactement comme la voiture électrique. Tant qu'il y en a 5 % sur la route, l'infrastructure essence tient. À 30 %, vous voyez des stations de recharge partout et les stations essence ferment dans les campagnes. La structure du marché change. Pour les actions, c'est pareil : à 33 %, les flux passifs ne suivent plus le marché, ils le déforment.

Et déjà depuis 2017, John Bogle lui-même avait écrit, à 88 ans, dans le Wall Street Journal que si l'investissement passif dépassait 50 % du marché, ses propres effets bénéfiques se retourneraient en effets pervers. On y est. Ce qui était décrit comme « gratuit » par Sharpe ne l'est plus.

Section 2

Les trois piliers du succès de l'investissement passif, 1980-2020

L'investissement passif a fonctionné sur 40 ans grâce à trois conditions exceptionnelles cumulées qui n'ont jamais coexisté aussi longtemps dans l'histoire moderne : la désinflation longue (Fed Funds de 19 % en 1981 à 0 % en 2021), la mondialisation accélérée par l'entrée de la Chine à l'OMC en 2001, et la concentration progressivedu capital sur les mégacaps tech américaines. Trois vents porteurs cumulés. Aucun n'est garanti pour les 20 prochaines années.

Maintenant qu'on a relativisé SPIVA, posons la vraie question. Pourquoi l'investissement passif a-t-il si bien fonctionné pendant les 40 dernières années ?

La réponse en une phrase : pas par génie, mais par chance historique. Trois conditions exceptionnelles ont fonctionné ensemble, et leur disparition simultanée change tout.

Pilier 1 : La désinflation longue (1981-2020)

En 1981, sous Paul Volcker, le taux directeur de la Réserve fédérale américaine a atteint 16,4 %. Pour un emprunteur, c'est insupportable. Pour un détenteur d'actions, c'est terrible aussi : les bénéfices futurs valent moins quand les taux sont si hauts.

Entre 1981 et 2020, ce taux est descendu progressivement de 16 % à 0 %. Quarante ans de baisse quasi continue.C'est unique dans l'histoire monétaire moderne. Plus les taux baissent, plus les actions montent : les bénéfices futurs sont moins escomptés. Plus les obligations en circulation s'apprécient : un coupon de 8 % émis hier vaut plus quand les nouveaux coupons ne paient que 3 %.

Le portefeuille type 60 % actions / 40 % obligations a donc bénéficié des deux côtés simultanément. Une combinaison historique. Quelqu'un qui achetait un ETF World tous les mois était porté par ce vent invisible.

Le taux d'intérêt, en réalité, c'est le coût du temps. Quand il baisse, l'avenir devient subitement moins cher. Tous les actifs qui promettent quelque chose dans 10 ou 20 ans, ce sont par définition les actions, mais aussi les obligations longues, l'immobilier, les start-up, voient leur valeur grimper mécaniquement. Et inversement, lorsque les taux remontent, comme aujourd'hui, ces mêmes actifs perdent en valeur. Pas parce que les entreprises font moins de profit, mais parce que le futur, lui, coûte plus cher.

Pilier 2 : La mondialisation accélérée (1991-2018)

En 2001, la Chine est entrée à l'OMC. Cette décision géopolitique a déclenché un séisme silencieux : l'arrivée d'environ 1,5 milliard de travailleurs sur le marché mondial en quelques années. Conséquence directe : les marges des entreprises américaines et européennes ont explosé.

Prenez un objet aussi banal qu'un iPhone. Conception en Californie. Composants taïwanais et coréens. Assemblage chinois. Logistique mondiale. Marketing global. Une chaîne de valeur fragmentée à travers 10 pays, optimisée à l'extrême sur le coût et le délai. Un iPhone qui coûte 200 dollars à fabriquer en Chine est vendu 1 000 euros en France. Cette marge supplémentaire de 800 euros est récupérée par Apple, ses fournisseurs, et les actionnaires des deux côtés.

Multipliez ça par toutes les entreprises occidentales. Bénéfices records. Inflation faible (Pilier 1 renforcé). Pouvoir d'achat préservé pour les consommateurs occidentaux. Capital qui afflue vers les actions américaines, parce que c'est là que les bénéfices se concentrent.

Pilier 3 : La concentration sur les mégacaps tech américaines

En 1990, les actions américaines pesaient environ 32 % de l'indice MSCI World. Le Japon pesait 40 %. Si vous aviez acheté un ETF World en 1990, vous aviez 40 % de votre patrimoine sur le Nikkei.

En 2026, les actions américaines pèsent 72 % du MSCI World. Le Japon, 6 %. L'Europe, 15 %. Et à l'intérieur des 72 % US, sept entreprises tech américaines (Apple, Microsoft, Nvidia, Amazon, Alphabet, Meta, Tesla) pèsent à elles seules environ 22 % de l'indice mondial. Quand vous achetez « le monde », vous achetez en réalité, à hauteur d'un quart, sept actions tech américaines.

Cette concentration s'est faite progressivement, donc presque invisiblement. Mais elle a fait des Magnificent 7 le moteur quasi unique de la performance du MSCI World sur la dernière décennie. Et elle rend cet indice très fragile à un retournement de ces sept actions.

Composition MSCI World, 1990-2026

Le poids des actions americaines est passe de 32 % en 1990 a 72 % en 2026. Sept entreprises tech US (Nvidia, Apple, Alphabet, Microsoft, Amazon, Meta, Tesla) pesent a elles seules pres de 22 % de l'indice mondial.

Top 7 stocks du MSCI World en avril 2026

  • Nvidia5.6 %
  • Apple4.6 %
  • Alphabet (A+C)4.7 %
  • Microsoft3.3 %
  • Amazon2.9 %
  • Meta1.5 %
  • Tesla1.2 %
  • Reste de l'indice (1 493 entreprises)76.2 %

Total des 7 entreprises tech US : 23,8 % du MSCI World. Le reste, soit 1 493 entreprises sur 1 500, pese 76,2 %.

Sources : factsheets MSCI World officiels (mai 2020 et avril 2026, donnees fiables). Valeurs 1990-2010 reconstituees a partir de Bloomberg, justETF et presse financiere (incertitude estimee ±2-3 points). Top 10 constituants : factsheet officiel MSCI World 30 avril 2026. HOLDRS Research, mai 2026.

Section 3

Ce qui change depuis 2020

Les trois piliers se retournent simultanément depuis 2020. L'inflation est revenue (pic 9,1 % en juin 2022, encore 3,2 % en avril 2026, bien au-dessus de la cible Fed de 2 %). La mondialisation recule (trade war US-Chine, sanctions Russie, reshoring industriel). Les valorisationsaméricaines atteignent un extrême historique (CAPE Shiller à 42, deuxième niveau le plus élevé en 155 ans après le pic dot-com de 1999). Ce qui a fonctionné les 40 dernières années n'est pas garanti pour les 20 suivantes.

Les trois piliers ont fonctionné ensemble. Ils peuvent se retourner ensemble.

Le premier pilier (désinflation) est cassé. L'inflation américaine a touché 9,1 % en juin 2022. Elle est aujourd'hui à 3,2 % (avril 2026, dernière publication BLS), bien au-dessus de la cible Fed de 2 %. Les taux longs américains sont remontés à 4,4 %. Les multiples de valorisation sont mécaniquement sous pression.

Inflation americaine sur 126 ans, 1900-2026

La Grande Moderation 1990-2020 (~2,4 %/an stable) n'est pas la norme. Sur 126 ans, l'inflation US a oscille entre -10,3 % (deflation 1932) et +20,4 % (inflation post-WW1 en 1918). Les regimes inflationnistes severes durent souvent 10-15 ans. L'episode actuel (post-2021) marque la fin d'une parenthese, pas une anomalie.

Inflation CPI YoY (%)Moyenne 100 ans (3,06 %)Cible Fed (2 %)

Stagflation

1965-1982

moyenne 6,7 %/an, pic 13,3 %

Grande Moderation

1990-2020

moyenne 2,4 %/an, pic 6,1 %

Choc post-COVID

2021-2026

pic 9,1 % juin 2022, sticky 3,2 % aujourd'hui

Source : Consumer Price Index All Urban Consumers (Not Seasonally Adjusted), variation annuelle decembre-decembre 1913-2026, agrégation HOLDRS Research a partir de séries institutionnelles officielles. Periode 1900-1912 : séries historiques de reference (reconstitue Warren-Pearson), marges ±0,5 pt. Moyenne historique : 3,06 %/an sur 1925-2025. HOLDRS Research, mai 2026.

Le deuxième pilier (mondialisation) recule.Trade war US-Chine depuis 2018. Sanctions Russie 2022. Reshoring industriel. Le ratio commerce/PIB stagne et décline depuis 2008. Ce qui fonctionnait pendant trente ans s'inverse.

Le troisième pilier (concentration tech) atteint un extrême historique. Le ratio CAPE Shiller (rapport entre prix des actions et bénéfices moyens sur 10 ans, ajustés de l'inflation, conçu par le prix Nobel Robert Shiller) est aujourd'hui autour de 42. La moyenne historique depuis 1881 est de 17. Vous payez 2,5 fois plus cher pour 1 € de bénéfices qu'historiquement. Le seul autre moment comparable, c'était 2000 (CAPE à 44). Vous savez comment ça s'est terminé.

CAPE Shiller du marche actions americain, 1871-2026

A 42,05 en mai 2026, le CAPE Shiller atteint son deuxieme niveau le plus eleve en 155 ans, juste sous le pic de decembre 1999 (44,19). La moyenne historique est de 17,36. La moyenne mobile 20 ans est passee de 12-18 sur l'ensemble du 20e siecle a 28,2aujourd'hui : c'est le regime structurel de valorisation le plus eleve jamais observe.

CAPE Shiller (annuel)Moyenne mobile 20 ansMoyenne historique 17,36
Ecart du CAPE par rapport a sa moyenne 20 ans

Pic absolu

Dec 1999

44,19 (ecart +26,9)

Actuel

Mai 2026

42,05 (ecart +13,9)

Low absolu

Dec 1920

4,78 (ecart -9,3)

Source : serie annuelle complete CAPE 1871-2026 (156 valeurs December year-end) ; statistiques agregees mean 17,36, median 16,07, max 44,19 en dec 1999, min 4,78 en dec 1920. Moyenne mobile 20 ans et ecart calcules dynamiquement par HOLDRS Research a partir des valeurs annuelles brutes (moyenne trailing arithmetique des 20 valeurs precedentes, annee courante incluse). HOLDRS Research, mai 2026.

Et voici un chiffre qui cristallise tout. Depuis le 1er janvier 2020 :

  • L'or a fait +211 % en dollars (de 1 517 $ l'once à 4 724 $).
  • Le MSCI World a fait environ +119 % en dollars (dividendes nets réinvestis).

En monnaie qui ne se dilue pas (l'or, dont le stock mondial augmente de moins de 2 % par an selon le World Gold Council), le MSCI World a en réalité perdu environ 30 % de pouvoir d'achat depuis 2020. La performance nominale dorée n'est qu'une illusion d'optique due à l'érosion de la monnaie de mesure.

MSCI World en USD vs en or, 2000-2026

En dollars nominaux, le MSCI World a fait +424 % depuis 2000 et l'or +1 534 %. Mesure en or, le MSCI World a en realite perdu 67,9 % de pouvoir d'achat sur 25 ans. Depuis 2020, le retournement s'accelere : or +211 %, MSCI +117 %, soit -30 % du pouvoir d'achat reel.

Or USD (base 100 = Jan 2000)MSCI World NTR USD (base 100 = Jan 2000)
MSCI World mesure en or (pouvoir d'achat reel)

Or depuis 2020

+ 211 %

1 517 USD → 4 724 USD

MSCI World depuis 2020

+ 117 %

NTR USD, dividendes reinvestis

En or : MSCI World − 30 % de pouvoir d'achat depuis 2020, − 68 % depuis 2000

Source : MSCI World Net Total Return USD factsheet officiel 30 avril 2026 (msci.com) + prix de référence de l'or USD/oz, agrégation HOLDRS Research. 27 valeurs annuelles fin decembre (sauf 2026 = avril/mai). Verification senior par HOLDRS Research, mai 2026.

Et le constat se généralise au-delà du seul ratio MSCI/Or. Sur six ans et demi, le classement des classes d'actifs est radicalement différent de ce que l'investisseur passif aurait pu imaginer.

Performance comparee 2020-2026 (7 classes d'actifs)

Sur 6,5 ans depuis janvier 2020, l'or a triple, le passif S&P 500 a fait +133 %, le MSCI World +119 %, mais les bonds longs ont perdu 21 % nominal et 35 % reel. Le cash en T-Bills a perdu 3 points de pouvoir d'achat reel. Ce qui marchait avant 2020 ne marche plus de la meme facon.

OrS&P 500 TRMSCI World NTREnergie XLEInde INDAT-Bills (cash)Bonds longs TLT

Or

+ 211 %

1 517 USD → 4 720 USD

Cash (T-Bills)

- 3 % reel

+21 % nominal vs +25 % inflation cumulee

Bonds longs TLT

- 35 % reel

-21 % nominal sur 6,5 ans

Un portefeuille passif 60/40 (60 % MSCI + 40 % TLT) aurait fait +63 % sur 6,5 ans. En or, ce 60/40 a perdu pres de 50 % de pouvoir d'achat.

Source : agrégation HOLDRS Research a partir de séries institutionnelles officielles (prix de référence de l'or), MSCI World NTR USD factsheet officiel 30 avril 2026, S&P 500 Total Return, Energy Select Sector SPDR XLE, iShares MSCI India INDA, T-Bills 3 mois, iShares TLT (20+ Year Treasury Bond ETF). Valeurs trimestrielles reconstruites a partir des annual total returns verifies, precision ±2 points. Inflation CPI cumulee 2020-2026 : +25 %. HOLDRS Research, mai 2026.

L'investissement passif a brillé dans un environnement très précis. Cet environnement change.

Section 4

La leçon japonaise

Le Nikkei 225 a atteint 38 957 points le 29 décembre 1989. Un investisseur passif sur indice national à ce moment-là a vu son patrimoine perdre 80 % en mars 2003 et n'a retrouvé son sommet nominal qu'en février 2024, soit 35 ans plus tard. En tenant compte de l'inflation, il n'a probablement jamais récupéré son pouvoir d'achat. L'investissement passif ne protège pas du choix de l'indice au mauvais moment.

Vous voulez voir ce qu'il se passe quand un investisseur passif achète son indice national au sommet d'une bulle de concentration ? Regardez le Japon.

Le 29 décembre 1989, l'indice Nikkei 225 cote 38 957 points. Le Japon était la deuxième économie mondiale, ses banques étaient les plus grosses de la planète, et tout commentateur sérieux disait que le Japon allait dépasser les États-Unis.

Un investisseur japonais qui aurait acheté le Nikkei au sommet de 1989 avec, disons, l'équivalent de 70 000 € de l'époque, voilà ce qu'il aurait vécu :

  • Drawdown maximum (perte par rapport au sommet) : moins 80 % en mars 2003. Son patrimoine boursier passe de 70 000 € à environ 14 000 € au pire moment.
  • Retour au point d'équilibre nominal : 22 février 2024.
  • Délai pour récupérer son investissement initial : 35 ans.
  • En tenant compte de l'inflation, l'investisseur n'a probablement jamais récupéré son pouvoir d'achat.

Trente-cinq ans à attendre que l'investissement passif fasse son travail.Pour quelqu'un qui investit pour sa retraite à 50 ans, ça veut dire ne pas en profiter avant 85 ans.

L'investissement passif fonctionne, tant que le bon indice est choisi, tant que le régime macro coopère, tant que vous n'achetez pas au sommet d'une bulle de concentration. Vous ne savez pas que vous achetez au sommet jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

Le Nikkei 225, 35 ans pour revenir au sommet

Le Nikkei a atteint 38 957 points le 29 decembre 1989. Il a perdu 80 % en mars 2003 et n'a recupere son sommet nominal qu'en fevrier 2024, soit 35 ans plus tard.

Sommet

29 dec 1989

38 957 pts

Plus bas

Mars 2003

- 80 %

Retour au peak

Fev 2024

35 ans

Source : agrégation HOLDRS Research a partir de séries institutionnelles officielles (Nikkei Indexes, Bank of Japan, Nippon.com). HOLDRS Research, mai 2026.

Section 5

Que faire ?

Pas de conseil personnalisé en investissement (interdit par MIF2). L'investissement passif n'est pas une stratégie, c'est un régime.Quatre questions à se poser avant de décider de votre allocation : Dans quel régime monétaire suis-je ? Quelle est ma vraie diversification ? Quelle part de mon patrimoine résiste à l'inflation, quelle part en souffre ? Suis-je exposé à un seul scénario ou plusieurs ? Ces quatre questions font passer du clic réflexe à la décision réfléchie.

Voici ce que je ne vais pasvous dire. Je ne vais pas vous dire de vendre vos ETF World. Je ne vais pas vous dire d'acheter de l'or, des minières uranium ou des actions indiennes. Ce serait du conseil en investissement, et la directive européenne MIF2 me l'interdit. Et même sans interdiction, je ne saurais pas quoi vous dire sans connaître votre situation.

Voici ce que je vais vous dire.

L'investissement passif n'est pas une stratégie. C'est un régime.

Imaginez un nageur dans une rivière. La rivière coule fort vers l'aval. Il se laisse porter, il avance vite, il croit qu'il est devenu un grand nageur. Tant que la rivière coule, son geste suffit. Le jour où le courant s'inverse, il découvre qu'il n'avait pas appris à nager : il avait appris à se laisser porter.

Le régime monétaire et géopolitique qui a fait fonctionner l'investissement passif entre 1980 et 2020 a trois piliers identifiables. Ces trois piliers se retournent simultanément depuis 2020. Cela ne signifie pas que tout va s'effondrer demain. Cela signifie que les vingt prochaines années ne ressembleront probablement pas aux vingt précédentes.

Avant de décider de votre allocation, posez-vous quatre questions simples :

  1. Dans quel régime monétaire suis-je ? Désinflation, inflation persistante, stagflation, déflation ? Chaque régime a ses gagnants et ses perdants. Ce qui a fonctionné les trente dernières années ne fonctionnera pas forcément les trente suivantes.
  2. Quelle est ma vraie diversification ? Pas l'apparence d'un ETF World. La vraie : géographique réelle, sectorielle, par classe d'actifs.
  3. Quelle part de mon patrimoine résiste à l'inflation, et quelle part en souffre ? Les actifs réels (or, immobilier, énergie, matières premières) montent généralement avec l'inflation. Les contrats nominaux (cash, obligations, livrets) se déprécient. Les actions sont un cas mixte : celles adossées à de la production physique (énergie, matières premières, foncières) se comportent comme des actifs réels. Les actions de croissance pure dont la valeur dépend de bénéfices très lointains se comportent comme des contrats nominaux face à la hausse des taux.
  4. Suis-je exposé à un seul scénario, ou à plusieurs ? Robustesse, ou optimisation pour un futur précis ?

Ces quatre questions ne donnent pas de réponse. Elles donnent une grille de lecture. Et elles font passer du clic réflexe à la décision réfléchie.

L'investissement passif a fonctionné. Vous n'êtes pas devenu un bon investisseur en cliquant « renouvellement automatique ». Vous avez bénéficié d'une fenêtre. Et toute fenêtre, à un moment ou un autre, se referme.

Questions courantes

L'investissement passif est-il une mauvaise idée ?

Non. L'investissement passif fonctionne très bien dans certains régimes monétaires (désinflation, taux qui baissent). Il fonctionne mal dans d'autres (stagflation, mean reversion forte). La question n'est pas « bon ou mauvais en absolu », mais « adapté ou pas au régime actuel ».

Faut-il vendre mes ETF World maintenant ?

Cet article ne donne pas de conseil personnalisé. Les données indiquent que le MSCI World est concentré à 72 % sur les actions américaines, dont 24 % sur sept entreprises tech, et que le marché américain est valorisé proche de son record historique (CAPE à 42 vs moyenne 17). La décision vous appartient.

Pourquoi l'investissement passif a-t-il si bien fonctionné entre 1980 et 2020 ?

Trois conditions exceptionnelles ont fonctionné ensemble : désinflation longue (taux Fed de 19 % à 0 %), mondialisation accélérée par la Chine OMC, et concentration progressive sur les mégacaps tech américaines. Ces trois piliers se retournent simultanément depuis 2020.

Qu'est-ce que le DCA et est-ce que ça protège ?

Le DCA(Dollar Cost Averaging) consiste à investir un montant fixe régulièrement, par exemple 500 € chaque mois. C'est une discipline utile contre le timing. Mais le DCA ne protège pas contre les régimes baissiers structurels : un investisseur japonais en DCA sur le Nikkei depuis 1989 a attendu 35 ans avant de revoir son point d'entrée.

Quelle est la différence entre actif et passif en pratique ?

Un fonds passif copie un indice (frais 0,1 % à 0,3 % par an). Un fonds actif emploie un gérant qui sélectionne (frais 1 % à 2,5 % par an). Mais 70 % des fonds dits « actifs » sont en réalité des copieurs déguisés (closet indexers) qui copient l'indice à 70 ou 80 % et facturent comme des vrais actifs. La distinction qui compte n'est pas « actif vs passif » mais « vrai sélectionneur vs copieur déguisé ».


À propos de l'auteur

HOLDRS Research

HOLDRS Research vous donne rendez-vous macro chaque semaine, une lecture macro datée pour les investisseurs autonomes francophones. Plateforme de recherche macro éducative éditée au Luxembourg, indépendante de toute banque ou courtier.

Style contrarien assumé, indifférence aux modes, conviction sur l'horizon long. Références éditoriales publiques : Ray Dalio, Maurice Allais, Knut Wicksell, Adam Fergusson, Vaclav Smil, Hyman Minsky, Lyn Alden. Données primaires : séries institutionnelles officielles, agrégation HOLDRS Research.

Information éducative uniquement. Pas un conseil en investissement au sens de la directive européenne MIF2. Les données indiquent. La décision vous appartient.


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